Pourquoi je n’ai pas dit #MeToo

Pourquoi je n'ai pas dit #MeToo

Quand les mouvements #MeToo et #BalanceTonPorc ont éclaté à l’automne 2017, j’ai été abasourdie par la violence des articles et commentaires qui ont déferlé dans les médias et sur les réseaux sociaux. Pendant des semaines, j’ai lu partout qu’une majorité de nos concitoyens étaient des machos, des harceleurs, des prédateurs sexuels, etc.

Or ce tableau ne correspondait ni avec ma vision des hommes, ni avec mon expérience pas si courte de la vie. Bien sûr des inégalités subsistaient en termes de salaires ; bien sûr les hommes monopolisaient encore les postes de décisionnaires ; bien sûr il y avait un sacré paquet de cons. Mais de là à qualifier tous les hommes de porcs réels ou potentiels… Que se passait-il donc ?

Ah bon, je vis dans une société patriarcale ?!

« La France est encore une société patriarcale » est une phrase que j’entends depuis très longtemps, mais j’ai toujours eu du mal à comprendre ce qu’elle voulait dire. Les sociétés patriarcales n’existaient qu’à l’étranger ou avant ma naissance, non ? Si j’étais née dans une société « patriarcale », je n’aurais pas été poussée par mon père à faire de longues études ; je n’aurais jamais occupé un poste de cadre dans une grande entreprise ; je n’aurais pas pu vivre aussi librement que je le fais, choisir de ne pas me marier, de ne pas avoir d’enfant, etc.

J’évoque mon parcours de façon romancée dans : La rousse qui croyait au père Noël

Et puis l’idée que les femmes puissent être inférieures aux hommes m’a toujours fait beaucoup rire. À l’école, j’étais souvent en tête de classe, loin devant la plupart des garçons, comme de nombreuses filles. Comment ces glandeurs auraient-ils pu nous être supérieurs ? La bonne blague ! Je n’avais d’ailleurs pas du tout été élevée dans l’idée qu’une femme vaut moins qu’un homme. Ne l’avais pas non plus constaté dans ma famille ou chez leurs amis. Chez personne, en fait.

Et puis je n’avais pas eu l’impression d’être désavantagée ou moins considérée au cours de mon passage en entreprise parce que j’étais une femme. S’il existait un plafond de verre, je ne l’ai pas vu. Si j’ai été moins payée, je ne l’ai pas su. À vrai dire, je n’ai jamais envisagé que ce puisse être le cas…

Ah bon, les hommes sont méchants ??

Et puis jusque-là mes relations avec les hommes avaient été bonnes. J’ai toujours – sauf exception – préféré la compagnie des mecs à celle des bonnes femmes. Les relations avec eux sont plus simples, directes et franches. Ils sont plus indépendants, moins possessifs en amitié, ne font pas la gueule parce qu’on ne leur donne pas de nouvelles pendant des semaines ou des mois.

Et puis j’ai rencontré beaucoup d’hommes sympa, drôles, intelligents, sensibles, humbles, respectueux. Et même s’ils n’étaient pas parfaits, leur comportement n’a jamais été paternaliste, méprisant ou autoritaire. Nous étions des égaux et aucun d’eux ne paraissait en douter.

Et puis les hommes m’ont souvent aidée, rendu service. Ils m’ont fait beaucoup de fleurs et de sourires. Du coup, je n’ai pas peur d’attendre dans une gare déserte et paumée en pleine cambrousse en compagnie d’un inconnu, même pas très chic. Ni de prendre le premier métro avec une majorité d’hommes beaucoup plus bronzés que moi. Ni de croiser quelques potes dans Paris à une heure tardive. Non, je n’ai pas peur des hommes. Avec eux, je me suis généralement sentie estimée, écoutée, respectée et même aimée. Sans doute parce que c’était vrai. Alors que mes relations avec les femmes ont été globalement beaucoup plus compliquées…

J’aime bien les hommes, mais ça n’a pas empêché certains de m’escroquer : Ne vous faites plus arnaquer, mettez-vous à la plomberie !

La femme est une louve pour la femme

Si je peine à me rappeler un conflit grave avec un supérieur hiérarchique, une belle saloperie faite par un homme, une relation amicale toxique avec l’un d’eux, je n’ai aucun mal à trouver maints exemples avec mes consœurs humaines.

Dès que j’ai commencé à ressembler à une femelle pas trop laide, ces garces m’ont pourri la vie chaque fois qu’elles en ont eu l’occasion : en oral de concours, en entretien d’embauche, au travail, dans ma vie amicale et personnelle, je ne compte plus les déceptions, vacheries, coups bas, mises à l’écart, tentatives de rabaissement, etc. À tel point qu’en cas de problème, je sais que j’ai bien plus de chances d’obtenir de l’aide ou gain de cause si j’ai affaire à un homme. 

Lire aussi : Comment je transforme la merde en rire

Alors quand j’entends parler de société patriarcale, quand j’entends dire que les femmes n’obtiennent pas l’égalité à cause des hommes, excusez-moi les filles mais ça me fait bien marrer. La jalousie quasi-généralisée entre femmes est un fléau, qui fait beaucoup plus de mal que le machisme ou la misogynie d’une minorité d’hommes, même haut placés (*). Ceux-là, les prochaines générations les auront à l’usure alors que le manque de solidarité entre femmes peut scléroser notre société jusqu’à la fin des temps.

Sur la « solidarité féminine », un TED Talk qui m’a marquée (sous-titré en français) : Why I fight for the education of refugee girls like me (Mary Maker)

(*) Prière, chers amis trolls et trollettes de ne pas sortir cette phrase de son contexte…

Oui, mais…

Ce qui précède montre dans quel état d’esprit j’étais quand #MeToo a démarré. J’ai donc pensé que tous ces témoignages de harcèlement, d’agressions et de viols s’arrêteraient au bout de quelques jours. Il ne pouvait pas y en avoir tant que ça ! Mais ils ont continué à s’accumuler… jusqu’au jour où une copine a balancé son témoignage sur Facebook, puis une autre, puis d’autres encore sur Twitter ou leur blog. 

Or ce qu’elles racontaient toutes était grave. Très grave. Et ce n’étaient pas des filles faciles ni de petites personnalités. Je me suis alors souvenue d’autres témoignages, que je pensais être des cas isolés. Et j’ai compris qu’ils ne l’étaient pas. Avais-je eu plus de chance ? Ou avais-je préféré oublier pour ne pas me fâcher avec la seconde moitié de l’humanité ?

Moi aussi, j’ai subi la violence des hommes

Les témoignages de #MeToo m’ont poussée à me demander si j’avais été victime des hommes au cours de ma vie. Et j’ai bien été obligée de reconnaître que :

  • Moi aussi, j’avais été harcelée dans la rue et ce, pendant des années ;
  • Moi aussi, j’avais été tripotée par de sales types dans le métro et le bus ;
  • Moi aussi, j’avais arrêté de mettre des jupes et des robes pour avoir la paix. Je l’ai fait naturellement, attribuant cette évolution de ma garde-robe à mon goût pour le confort. Mais je vois bien qu’au fond je l’ai fait afin de pouvoir circuler tranquillement dans la rue et les transports. J’ai même appris à marcher plus vite, le regard droit pour décourager les brises-gonades. C’est devenu une seconde nature, je n’y pense même plus ;
  • Moi aussi, je n’avais pas été écoutée parce que j’étais une femme. J’avais dû appeler un homme grand et baraqué pour me faire entendre d’un autre : j’en étais restée comme deux ronds de flan et n’en suis d’ailleurs toujours pas revenue !
  • Moi aussi, on ne m’avait pas servie parce que j’étais une femme. Le type avait refusé de poser les yeux sur moi et j’avais cru un moment qu’il ne m’avait pas vue…
  • Moi aussi, j’avais dans mon entourage des victimes d’inceste ;
  • Moi aussi, j’avais eu des relations sexuelles non consenties et d’autres pas assez consenties ;
  • Moi aussi, j’avais pensé que c’était de ma faute si elles s’étaient produites, etc.

Et puis, j’ai réalisé que :

  • Je n’avais pas été harcelée quand j’étais en entreprise parce que j’avais travaillé dans un secteur essentiellement féminin ;
  • Au cinéma, 85 % des histoires sont écrites et mises en scène par des hommes. Les rôles masculins sont du coup très majoritaires, et les femmes cantonnées à des personnages subalternes ;
  • Toutes les femmes ne sont pas des garces, loin de là. Beaucoup ont des comportements admirables et même héroïques, en France et à l’étranger. Quelques exemples dans le désordre : Simone Veil ; Marie Curie ; Marceline Loridan-Ivens ; Rosa Parks ; Anne Franck ; Élise Lucet et des millions d’autres moins connues qui se battent ou se sont battues pour la justice, l’égalité, l’éducation, la liberté. J’en découvre tous les jours dont la détermination et le courage m’époustouflent, comme…

…cette inconnue qui se bat contre la dictature au péril de sa vie (sous-titré en français) : Is your country is at risk of becoming a dictatorship ? Here’s how to know (Farida Nabourema)

  • La violence des hommes, même si elle ne concerne qu’une minorité d’entre eux, a des conséquences terribles sur de nombreuses femmes et beaucoup enfants ;
  • Le monde est effectivement dominé par les hommes au niveau économique et politique. Or le résultat n’est pas brillant : la planète est en danger, les inégalités s’accroissent dans les pays industrialisés, les libertés régressent, les artistes et les journalistes sont menacés, etc. ;
  • Mes relations avec les hommes avaient sans doute été meilleures parce que les rousses ont plutôt la cote avec ces messieurs, ce qui les rend aimables.

Mes relations avec les hommes n’ont pas été parfaites non plus : Quand la Saint-Valentin n’est pas rose…

À partir de maintenant, moi aussi…

Ne constatant pas d’inégalités flagrantes entre les hommes et moi, je ne me suis jamais déclarée féministe. Ce mot me paraissait dépassé. Aussi ai-je été très surprise quand certaines lectrices ont qualifié mes livres de « féministes ». Moi, j’écrivais pour tout le monde : mon héroïne voulait choisir sa vie, les hommes ne voulaient-ils pas eux aussi choisir leur vie ? Je n’avais pas l’impression qu’ils soient tous libres de le faire. Mais, apparemment, ne pas faire de différence entre hommes et femmes est déjà faire du féminisme

Aussi, puisqu’il reste beaucoup de travail pour que l’égalité entre hommes et femmes soit une réalité dans notre pays, pour que les femmes puissent y vivre en sécurité ; puisque ma nièce et mes petits cousins sont en droit d’attendre que leurs aînés se bougent le cul pour leur bâtir un monde un peu moins mauvais :

  • Moi aussi, je vais me battre pour que cette égalité ne concerne pas que les jolies filles, mais toutes les femmes ;
  • Moi aussi, je vais demander davantage de femmes aux postes clefs des entreprises et parmi les élus ;
  • Moi aussi, je vais réclamer plus de films écrits et réalisés par des femmes, plus de personnages féminins représentatifs de la femme du XXIsiècle ;
  • Moi aussi, j’interviendrai quand je serai témoin d’un comportement machiste ;
  • Je continuerai aussi de dénoncer les comportements féminins qui entretiennent le machisme ambiant et favorisent le statu quo (ils sont légion), etc.

Et avec toutes celles qui se démènent déjà pour faire évoluer les mentalités, avec les très nombreux hommes qui aspirent à des rapports hommes/femmes sereins et respectueux, nous parviendrons – je l’espère – à ce que les gamins qui naissent et grandissent en ce moment n’aient plus jamais à dire #MeToo.

2 Commentaires

  1. “La femme est une louve pour la femme” : oui, une louve attentionnée, voilà mon expérience. Je suis choquée par les termes de “garces” et de “jalousie quasi-généralisée” qui me semblent minoritaires et très réducteurs sur les difficultés de la vie.
    Est ce que j’ai lu au premier degré uniquement ?
    J’ai toujours plaisir à vous lire 🙂
    Suzanne.

    • Merci de votre retour, Suzanne. J’ai une expérience très différente de la vôtre, même si j’ai aussi croisé les louves attentionnées dont vous parlez. Est-ce moi qui n’ai pas eu de chance ou vous qui en avez eu ? Je suis convaincue que les femmes sont beaucoup moins solidaires que les hommes (certaines études commencent à le montrer), même si ce sujet reste malheureusement tabou. Sauf quand le bien-être de leurs enfants est en jeu. Enfin, la plupart du temps. Certaines femmes laissent bien leurs filles à la merci de pédophiles, par refus de quitter leur conjoint coupable. Beaucoup d’hommes ont assurément des torts graves, mais on n’avancera pas sur la voie de l’égalité tant que les femmes ne feront pas leur examen de conscience. Ceci dit, je répète que j’ai d’excellentes relations avec beaucoup de femmes : mes lectrices par exemple ! 🙂 Amitiés, Suzanne

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