Romans feel-good : 3 intrigues usées jusqu'à la trame

Les couvertures des livres français sont rarement originales, mais celle-ci me faisait rêver depuis longtemps. Le titre était aussi alléchant et intrigant que la couverture, le roman se vendait comme des petits pains… Quand je l’ai vu à la bibliothèque, j’ai sauté dessus. Quel bon moment j’allais passer ! Le soir même, je plonge sous ma couette et commence la lecture le sourire aux lèvres… Quelques pages plus loin, je fronce les sourcils et au début du chapitre 2, je m’exclame : « AH NON, pas encore le coup de la liste ! »

La même chose mais différemment

Pourtant, je ne devrais pas être étonnée. Quand je me suis formée à l’écriture de scénario, j’ai appris que les producteurs américains disaient souvent aux scénaristes : « Je veux la même chose, mais différente ». Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire : « Je veux des histoires que tout le monde connaît, mais racontées autrement. » Depuis une vingtaine d’années – peut-être est-ce moi qui lis trop – je m’aperçois que les éditeurs français de romans grand public proposent aussi souvent « la même chose, mais différente ». Parmi tous ces clones, trois intrigues me font lâcher le livre au bout d’un ou deux chapitres tellement elles sont usées jusqu’à la trame.

* Le mort qui laisse une liste :

Cette intrigue me paraît récurrente depuis une dizaine d’années. On peut la résumer en trois points :

  • Une personne super sympa et irremplaçable meurt prématurément ;
  • Un de ses proches trouve une liste de rêves à réaliser laissée par le défunt ;
  • Cette personne réalise les rêves de la liste et parvient à surmonter son deuil.

Bien sûr, comme c’est la même histoire racontée différemment, on trouve des variantes : le mort n’est que dans le coma ; le mort est jeune ou vieux ; les rêves listés étaient ceux du défunt ou une liste qu’il a laissée à l’intention du proche, etc. Mais au bout du compte, c’est toujours une histoire de f*cking liste de rêves à réaliser !

En lisant ce best-seller, j’ai froncé les sourcils quand l’accident se produit et envoie le personnage super sympa à l’hosto, et j’ai fermé le livre quand le protagoniste de l’histoire trouve la liste. C’est dommage parce que j’aimais le style de l’auteur. Si l’intrigue avait été originale, il aurait gagné une lectrice. Là, il a pris un mauvais départ avec moi.

* Les lettres, écrites par le mort, trouvées dans le grenier :

Idem, les histoires de lettres sont aujourd’hui innombrables. Et idem, j’ai abandonné un roman il y a quelques mois quand la protagoniste trouve les lettres de sa mère, vieille tante ou grand-mère (je ne me rappelle même plus qui) dans le grenier. Le schéma peut se résumer à :

  • Une personne hérite d’une autre qu’elle connaissait peu ou avec qui elle était fâchée ;
  • Elle trouve des lettres du défunt dans ses affaires ou son grenier ;
  • Après avoir lu les lettres, elle se réconcilie post-mortem avec cette personne (ce qui lui fera une belle jambe) et donne un nouveau sens à sa vie.

Je n’ai pas trop regretté le livre ci-dessus car il n’était pas très bien écrit, mais je l’aurais certainement lu si l’auteur m’avait proposé une histoire qui sortait des sentiers battus.

* Le célibataire qui recroise son amour de jeunesse :

Variantes : le célibataire est veuf, divorcé, parfois en couple ; l’âge du protagoniste est très variable et peut même être assez avancé. L’intrigue donne à peu près ça :

  • Une personne sort d’une relation amoureuse difficile ou est seule depuis longtemps ;
  • Elle recroise par hasard un amour de jeunesse (qui n’a pas changé depuis dix ou vingt ans, le veinard) dont elle garde un souvenir impérissable ;
  • Leur flamme repart de plus belle et ils sont heureux jusqu’à la fin des temps.

Ce genre d’histoires est tellement répandu que je ne lirais aujourd’hui plus un livre dont l’intrigue commence comme celle-ci. Quand ça m’arrive, c’est parce que j’ai choisi le roman au titre et à la couverture – une stratégie audacieuse mais risquée – et qu’aucun des deux n’évoquait ce thème.

Pourquoi t’aimes pas ces histoires ?!

La raison principale est que je n’ai pas besoin de lire le bouquin pour savoir ce qui va se passer. Il n’y a aucune surprise, je sais comment le protagoniste va évoluer. Et si l’auteur a eu la flemme d’inventer une intrigue, ses personnages seront certainement aussi prévisibles que son histoire. Mais il y a d’autres raisons :

* Le mort qui laisse une liste :

Si vous lisez des romans de littérature générale qui abordent la maladie d’un proche, vous réaliserez que cette histoire de liste est d’une naïveté enfantine. Quand quelqu’un est gravement malade, il n’a pas le cœur ni l’énergie à dresser des listes pour ceux qui vont rester. Il est centré sur sa souffrance. De son point de vue, les survivants sont bien mieux lotis que lui, tout malheureux qu’ils soient de le voir à l’agonie. S’il y a une liste à faire, c’est celle de ce qui pourrait soutenir le malade pendant les derniers mois de sa vie.

Si tu ne sais pas quoi faire de ta vie, fais-toi une belle liste et réalise tes rêves à toi, pas ceux des autres. C’est ce que je fais tous les jours. J’ai des post-it de rêves partout et je les jette quand j’ai réalisé le rêve griffonné dessus. Même s’il en reste un paquet, la poubelle est pleine !

* Les lettres écrites par le mort trouvées dans le grenier :

Pour le coup, j’aurais adoré qu’on trouve des piles de lettres dans les affaires de mes grands-parents après leur mort. Juste pour savoir qui ils étaient avant d’endosser ce rôle un peu lisse et convenu de grand-parent. Mais, à ma connaissance, ils ont tous fait le ménage avant de partir.

Ceci dit, moi aussi j’ai fait le ménage dans mon courrier. J’ai notamment détruit les dizaines de lettres d’amuuur reçues durant ma folle jeunesse (enfin, pas si folle…). Pourquoi j’ai fait ça ? Parce que je ne ressens aucune nostalgie quand je repense à ces hommes. Que tous ceux qui ont encore des lettres de moi en leur possession aient l’amabilité de les poubelliser, j’étais d’une naïveté et d’une mièvrerie abyssales à l’époque.

Pour en revenir à ces histoires de lettres, elles commencent à sentir la naphtaline vu que plus personne n’écrit sur papier depuis une bonne dizaine d’années. Alors, auteurs, trouvez autre chose ! Et si, lecteur, elles te font rêver, arrête de perdre ton temps à les lire et envoie plutôt des lettres à ta famille et ton conjoint tant qu’il existe encore des facteurs. Ça restera dans leur mémoire pendant bien plus longtemps que n’importe quel livre « feel-good ».

Ou alors écris des lettres, et cache-les dans ta commode. On sait très peu de choses sur la vie des gens qui nous entourent et, un jour, il ne reste plus que des photos qui ne racontent guère plus. Là encore, tes descendants trouveront sans doute ton témoignage plus passionnant que n’importe quel bouquin.

* Le célibataire qui recroise son amour de jeunesse :

Je reproche principalement à ces histoires de suggérer que la solution de problèmes présents se trouve dans le passé. Or la plupart des personnes de plus de 50 ans savent qu’il vaut mieux laisser le passé derrière soi et avancer. Les vieux routards de l’écriture qui exploitent ce filon de l’amour perdu sont donc soit immatures soit de gros menteurs. Si l’auteur est jeune et qu’il y croit encore – soupir… – qu’il ait au moins l’amabilité d’éviter de pomper des histoires cent fois racontées.

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Au cours de ma vie, j’ai eu par deux fois l’occasion de retrouver des amours de « jeunesse » et ce fut à chaque fois très décevant. La magie avait totalement disparu, le jeune prince charmant avait pris un coup de vieux, un des deux « princes » je ne l’ai même pas reconnu… Pourtant, j’avais moins de 40 ans les deux fois. Même si une improbable histoire d’amour de jeunesse retrouvé 25 ans plus tard est arrivée à un copain (je ne sais pas s’ils sont encore ensemble), la probabilité d’un retour de flamme avec un ex de jeunesse est infime. Et si on imaginait plutôt des rencontres originales ? Je reconnais que, vu le nombre d’histoires d’amour déjà publiées (ou filmées), ça devient mission impossible. 

J’ai abordé ce thème des ex dans mon petit livre : Pièges de l’amour, 10 règles pour les éviter. Vous pouvez lire ici le premier chapitre.

Elles sont toutes nulles ces histoires ??

Je reconnais que j’ai croisé de rares exceptions. Dans certains cas les auteurs renouvelaient brillamment le cliché ; dans d’autres l’histoire était vraie. Quand le roman s’inspire d’une histoire vécue, on ne peut pas parler de cliché. De plus, il y a toujours dans la réalité une part d’unique, de nouveau et d’inattendu qui dépoussière les clichés. (Si je vis un jour une grande histoire d’amour 🤩, promis j’en ferai un roman !) Voici trois de ces exceptions :

  • Comme un oiseau, de Julie Deh : c’est l’histoire d’une sexagénaire qui part à la recherche d’un amour d’adolescence. C’est drôle, très bien écrit et l’auteure évite tous les clichés du genre.
  • Alice chevauche la tempête, d’Elyssa Bejaoui : c’est, entre autres, l’histoire d’un amour de jeunesse qui fait un come-back magistral. Des histoires d’ex aussi originales que celle-là, je pourrais en lire des dizaines.

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  • Toutes les histoires d’amour du monde, de Baptiste Beaulieu : après la mort de son père, un homme découvre d’anciennes lettres adressées à une inconnue. Ce livre a été écrit pour tenter de retrouver l’ancien amour du grand-père de Baptiste, ou ses descendants. Si les noms qu’il cite dans ce livre vous rappellent quelque chose, n’hésitez pas à le contacter.

T’as raison, mais moi je sais pas quoi écrire…

C’est un problème que je comprends très bien car pendant longtemps je n’ai pas su quoi écrire non plus. J’avais tellement peu d’imagination que je n’ai même pas pensé à pomper une seule des milliers d’intrigues de livres, films ou séries ingurgitées depuis ma naissance !

Que s’est-il passé pour que mon imagination se débloque ? D’abord j’ai vécu un paquet d’aventures pourries, ça inspire ! Si tu ne sais pas quoi écrire, cours après tes rêves. Tu en baveras, tu peux me croire, mais dans quelques années tu auras quelque chose d’original à raconter. Ensuite j’ai rencontré une super muse il y a une dizaine d’années, plus efficace que la méditation transcendantale et toutes les drogues réunies (enfin, j’imagine). Si ça t’intéresse, j’en ai parlé dans l’article ci-dessous.

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Et si tu trouves que La rousse n’est pas si originale parce que tu as déjà lu des romans qui mettent en scène des comédiens, sache que ceux que j’ai lus ont rarement (une fois, je crois) été écrits par des auteurs qui sont également comédiens. Car peu de gens sont assez inconscients pour miser leur vie sur deux métiers artistiques…

Auteurs, visez le best-seller mondial !

C’est peut-être parce que je passe beaucoup de temps sur Amazon à observer ma concurrence, mais je trouve que depuis quelque temps les intrigues clonées prolifèrent. Dès qu’un roman, un film ou une série télé a un peu de succès, son intrigue, son titre et son visuel sont pompés jusqu’à l’écoeurement.

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Le public s’en rend-il compte ? On pourrait penser que non tant ces clones se vendent bien. Mais quand on voit le succès phénoménal de romans originaux comme Harry Potter ou Bridget Jones, on comprend que ce même public a soif de nouveauté. Qu’un seul livre vraiment différent peut attirer des millions de lecteurs et faire vivre son auteur pendant des années voire des dizaines d’années.

Comme je suis cupide et feignante, je préfère tenter d’inventer le prochain best-seller mondial plutôt que de perdre mon temps à pomper dix ou vingt de mes collègues. Si j’y parviens, je vous expliquerai la méthode après ma mort dans une pile de lettres cachées dans le grenier de mon château en Espagne. Pour les obtenir, vous devrez réaliser une liste de tâches remise par mon prince charmant, qui était l’ex de quelqu’un mais n’est jamais revenu…

Cet article a 5 commentaires

  1. catarinaviti

    Ah! ah! ah! j’me marre ! Je ne connaissais pas ces trois “trucs”, mais maintenant que vous l’dites, j’imagine bien la chose. Il faudrait rajouter “le manuscrit oublié dans une chambre d’hôtel”, c’est pas mal aussi. On en trouve beaucoup. Dans “Tribulations de krill en rupture de ban”, je vous jure qu’il n’y a aucune pile de lettres, aucune liste, aucun amour de jeunesse, promis-juré-craché !
    Merci pour le grand sourire.

  2. catherine

    Merci pour cet article qui m’a bien fait rire… Je suis d’accord avec vous sur ces intrigues “cliché” et prévisibles… mais j’avoue que si j’apprécie la plume de l’auteur, que l’émotion est là et que les personnages sont attachants, avoir deviné plus ou moins comment ça se terminerait ne me gêne pas plus que ça.
    Un livre que j’ai beaucoup aimé, Sur la route de Madison (ayant donné un film également très beau avec Clint Eastwood et Meryl Streep), commence avec les enfants qui retrouvent des lettres d’amour écrites par leur mère à un inconnu… Et de ce démarrage terriblement cliché donne une des plus belles histoires d’amour que j’ai lues, d’une finesse rare… Enfin, c’est personnel, bien entendu ! PS : Bravo pour la couv relookée, comme quoi la fonte fait beaucoup… Elle est très réussie.

  3. Suzanne Marty

    Je ne me souvenais plus de cette histoire de lettres dans Sur la route de Madison, mais le livre est sorti en 1992, et à l’époque l’idée était peut-être assez nouvelle. Peut-être même que le succès du film quelques années après, je l’ai beaucoup aimé moi aussi, a inspiré beaucoup de monde…
    Merci pour votre avis sur ma future couverture ! Vous avez raison, le choix de la police d’une couverture de roman – ici pas mal travaillée – est très important.

  4. Suzanne Marty

    C’est vrai que les manuscrits oubliés ou volés ont bien servi aux auteurs en manque d’idées. Grâce aux ordinateurs portables et aux nuages virtuels, on va peut-être pouvoir y échapper ! Dommage pour les listes et amours de jeunesse de Krill, elles auraient sûrement révolutionné le genre… 😄

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