Le bon numéro

Je ne suis pas un numéro

Il y a sept ans, j’appelle mon nouvel opérateur téléphonique :

  • Service client bonjour !
  • Allo bonjour, ici Madame…

L’opératrice me coupe :

  • Pouvez-vous me donner votre numéro que j’accède à votre dossier ?

J’ai eu un instant d’absence, puis j’ai compris qu’elle me demandait mon numéro de téléphone fixe. Elle le tape sur son clavier, puis me dit :

  • Pouvez-vous m’indiquer votre nom et votre adresse ?

La conversation achevée, je suis restée songeuse. Pour mon opérateur téléphonique, je n’étais pas une cliente avec un numéro de téléphone, j’étais un numéro de téléphone qui avait la particularité d’avoir tel nom.

Nous devenons tous des numéros

J’ai alors fait le compte de tous les numéros que je possédais : numéro de carte d’identité, numéro de sécurité sociale, numéro de compte bancaire, numéro de contribuable, numéros d’assurée, montant de mes revenus, âge, taille, poids, QI, nombre d’années d’études, code postal, etc.

J’ai réalisé que si certains numéros sont à peu près neutres, la plupart ne le sont pas. Mon âge, mon nombre d’années d’études, mes revenus, mon QI, l’arrondissement de Paris dans lequel je vis, le nombre de mes connaissances réelles ou pas sur les réseaux sociaux : tous ces numéros peuvent donner une bonne ou moins bonne image de moi à une personne que je ne connais pas. Il y a les bons et les mauvais numéros.

Je suis un bon numéro !

Pendant longtemps, mes numéros ont été plutôt bons : le numéro de mon département de naissance n’inspirait pas de méfiance, j’avais un nombre d’années d’études respectable, un revenu annuel et une surface de logement enviables. Quant à mon nombre d’amis, personne ne le connaissait car les réseaux sociaux n’existaient pas encore. Aujourd’hui, mon nombre d’années d’études ne pèse pas lourd face à la faiblesse de mes revenus. J’ai moi-même du mal à le croire, mais je suis devenue en quelques années un mauvais numéro de la société française…

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Pourtant quand je pense à ce que je suis, je ne me vois pas comme tel. J’ai aussi et d’abord de bons numéros :

  • 2 : c’est le nombre de romans que j’ai écrits et publiés toute seule comme une grande ;
  • 4 : c’est le nombre de scénarios de courts-métrages que j’ai terminés ;
  • une centaine : c’est le nombre de raconteurs d’histoires mais aussi de blogueurs qui font partie de mon réseau ;
  • plusieurs centaines : c’est le nombre de films courts et longs, pubs, pièces de théâtres auxquels j’ai participé ;
  • 1300 et quelques : c’est le nombre de personnes qui font partie de mes amis sur Facebook ou me suivent sur Twitter ;
  • au moins 1 500 : c’est le nombre de personnes que j’ai rencontrées depuis que je suis arrivée dans le monde du spectacle.

Et j’ai sûrement plein d’autres bons numéros.

Je suis une personne !

Mais après tout, ce n’est pas important. Parce que je ne suis pas un numéro. Ni même une série de numéros, bons ou mauvais. « Je suis une personne », comme l’a si bien dit Marivaux il y a presque 300 ans. J’ai des goûts, des opinions, des rêves, des espoirs, un caractère avec ses qualités et ses défauts, des compétences, des valeurs, des préjugés, une sensibilité, des souvenirs, une famille, des connaissances, etc. Je fais des choix – bons ou mauvais – et j’essaie de les assumer. Et à défaut d’être un bon numéro, je m’efforce d’être une à peu près bonne personne.

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Cet échange avec le service client de mon opérateur téléphonique m’a tellement interpellée à l’époque qu’il m’a donné l’idée d’un film, que je compte réaliser. Il se passe dans un monde standardisé dans lequel les couleurs sont interdites et les gens portent un matricule. C’est l’histoire d’une rencontre, entre une jeune diplômée qui rêve d’ouvrir un magasin de bonbons et un homme de ménage aux étranges pouvoirs.

La séquence ci-dessus est extraite du scénario. Elle a été raccourcie, puis sortie de son contexte et réinterprétée par le réalisateur. La jeune femme – ici un homme, joué par William Prünck – a rendez-vous avec une banquière pour solliciter un emprunt. C’est la première étape de son parcours…

Suite à un problème avec l’affichage des vidéos Youtube sur mon site, vous trouverez la séquence en suivant ce lien.

Un Commentaire

  1. DEGRYSE SYLVIE

    Excellent sujet et mise en scène !! et en plus c’est un immense plaisir de te voir jouer et je peux te dire que les “Bond” et la ” Kiberlain” ont du mouron à se faire ! bravo et hâte de voir la suite 🙂

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