Comment je transforme la merde en rire

Comment je transforme la merde en rire

Dernièrement, je me suis demandé pourquoi les humoristes que je connais n’étaient pas drôles du tout dans la vie et pourquoi j’écrivais de la comédie alors que ma vie est plus proche de l’enfer. Après réflexion, il m’est apparu que l’humoriste tient plus de l’alchimiste que du joyeux drille. Seule différence, le premier cherche – entre autres – à transformer le plomb en or alors que l’amuseur public cherche à transformer la merde en rire…

Comment je suis devenue (vraiment) drôle

Comme heureusement beaucoup de gens, j’ai toujours eu le sens de l’humour. Qu’il soit subtil, graveleux, noir ou du énième degré, l’humour – de Jean-Marie Bigard à Raymond Devos – m’a toujours plu et facilement fait rire. Je pouvais ainsi écouter un copain raconter des blagues à la file sans m’offusquer qu’il monopolise le crachoir pendant des heures. Même si je n’aurais jamais pu l’imiter, étant bien incapable d’inventer une histoire drôle et encore moins d’en raconter une en conservant mon sérieux jusqu’à la chute. C’est pourquoi, je ne pensais pas écrire un jour une comédie comme La rousse qui croyait au père Noël. Je ne m’en croyais tout simplement pas capable.

Tout a changé quand je suis arrivée dans le monde du spectacle. Pas parce qu’il est plus marrant qu’ailleurs, mais au contraire parce qu’il est horriblement difficile : le travail y est très rare, la concurrence féroce, la précarité permanente, les échecs innombrables, le succès indépendant du mérite. Au bout de quatre ans de ce cruel régime, la vie m’a paru tellement absurde, dure et injuste que je n’ai vu qu’une alternative : sombrer dans une dépression ou en rire. Étant d’un naturel persévérant et optimiste, j’ai choisi la seconde option. J’ai commencé ce qui deviendra six ans plus tard le premier tome de La rousse, une histoire qui raconte avec humour mes galères professionnelles et amoureuses à l’approche des 40 ans.

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Ma méthode pour transformer la mouise en rire

Si vous voulez vous lancer dans la comédie ou le stand-up :

1 – je vous recommande vivement de commencer par cumuler nombre de bons gros emmerdements : échecs répétés, erreurs multiples, expériences amoureuses désastreuses, chômage de longue durée, vie d’artiste maudit, déboires en tous genres, manque de chance, etc.

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2 – soyez comme moi naïve, excessivement franche et spontanée. C’est mieux car vous multiplierez les occasions de vous faire avoir, de dire ce qu’il ne faut pas au moment où il ne faut pas et de vous en prendre plein la figure.

Cumuler les points 1 et 2 m’a énormément aidée à devenir drôle. Enfin, après coup…

Je remarque en effet qu’il n’est possible de rire d’une grosse galère que lorsqu’elle est terminée ou, du moins, que l’on a pu prendre suffisamment de recul par rapport à ce qui s’est passé. Exemple : je n’ai pu rire de m’être fait arnaquer par mon plombier qu’après avoir été remboursée par le syndic de l’immeuble. Avant cela, l’énorme trou occasionné par cette histoire dans mes économies ne me faisait pas rire du tout.

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Une fois que vous avez votre sujet de sketch, de scène ou d’article, vous avez deux possibilités :

  • Vous moquer des autres ;
  • Vous moquer de vous-même.

Personnellement je préfère l’autodérision, même si j’aime bien ajouter une dose d’ironie dans mes textes. En effet lorsque vous cumulez les emmerdements, beaucoup de gens n’hésitent pas à se payer votre tête de façon à peine voilée. Je reconnais que c’est tentant. Mais risqué, car une personne capable de rire d’elle-même est rarement dupe des railleries qu’elle suscite. Aussi, est-il de bonne guerre de railler les rieurs. Ne serait-ce que pour les inciter à se montrer plus compatissants à l’avenir envers plus défavorisé qu’eux.

L’ironie du sort ou le rire à retardement

Parfois, il est possible de rire d’une galère assez vite, comme d’une bonne blague. On voit où on s’est planté ; quand on a été stupide, lâche, de mauvaise foi ou ridicule ; pourquoi on n’a pas volé ce qui nous est arrivé ; etc. Mais parfois on ne voit pas du tout pourquoi une tuile nous est tombé dessus et il faut attendre beaucoup plus longtemps pour profiter de la blague. Le dalaï-lama l’illustre dans cette citation :

Parfois, ne pas obtenir ce que l’on veut est un merveilleux coup de chance.

J’ajouterais « Et vous pourrez en rire ». Exemples de choses pas drôles du tout qui le sont devenues bien plus tard :

  • Mon année de prépa HEC a été catastrophique, à tel point que le conseil de classe a inscrit sur mon bulletin du deuxième semestre : « Est très faible : candidature déconseillée aux trois grandes parisiennes », ce qui était bêtement humiliant pour une élève qui avait caracolé en tête de classe jusqu’en terminale. Pourquoi cette mention infamante ? Pour me décourager de me présenter à ces concours afin que mon échec ne fasse pas baisser le pourcentage de réussite des prépa HEC du lycée en question. J’en ai ri quand, après quatre années de fac, j’ai été reçue directement en deuxième année d’une de ces prestigieuses écoles.
  • Jeune diplômée, je rêvais de bosser dans une chaîne internationale de grands magasins et j’avais travaillé dur pour préparer l’entretien d’embauche. Au final, ma candidature a été rejetée au motif d’un manque de motivation pour le poste. Sur le moment, ce fut une cruelle déception, assortie d’un grand sentiment d’injustice. J’ai ri de cette mésaventure trois ans plus tard quand ladite chaîne a fermé tous ses magasins français et a licencié tous ses cadres. L’un d’eux a ensuite été embauché dans ma boîte et m’a avoué à quel point il s’était emmerdé dans cette société pendant quatre ans. En effet, il n’avait aucune autonomie dans son travail malgré son niveau Bac+5.
  • J’ai très mal vécu de me faire traiter comme un second rôle par des hommes qui me plaisaient. Mais je me suis marrée en les recroisant des années après. Ils ne me faisaient plus du tout fantasmer et je me rendais compte qu’ils m’avaient rendu un fier service en se comportant de la sorte. Si vous passez par ici, merci les gars !

Sur mes histoires de coeur foireuses, voir mon livre Pièges de l’amour : 10 règles pour les éviter

  • J’ai ri quand un type qui m’avait fait un stupide procès pendant deux ans a obtenu des clopinettes alors que son avocat lui avait coûté la peau du cul.
  • J’ai ri quand des personnes qui s’étaient moquées de moi ont eu les mêmes emmerdements. Ce n’était pas charitable, mais ça m’a quand même fait du bien.
  • J’ai ri quand Pôle emploi, qui avait essayer de me carotter des sous, s’est fait taper sur les doigts par le Ministère de la Culture.

Sur ce dernier point, lire aussi : Pour vaincre les casse-couilles, contournez-les !

  • J’ai ri quand une personne qui avait passé des années à minimiser mes problèmes a subitement eu besoin de mon aide. J’aurais pu la laisser se dépatouiller toute seule, mais j’ai préféré faire preuve de grandeur d’âme (c’est meilleur pour mon ego). Ainsi pourra-t-elle, elle aussi, rire un jour de cette galère.
  • Je ris quand je vois que les gens qui riaient de moi le font beaucoup moins ou plus discrètement depuis qu’ils comprennent que je ris aussi d’eux dans mes textes.
  • Je ris quand je vois que je fais rire des gens à qui je n’avais rien à dire auparavant.
  • J’ai ri quand – après deux heures d’insomnie – je me suis dit que je pourrais écrire un article sur le rire, qui vous ferait peut-être rire.

Je rêve de rire parce que je suis (enfin) sortie de la merde

Je sais que j’ai de la chance d’arriver à rire d’une grande partie de mes galères. Dès que j’en traverse une nouvelle, je finis toujours par me dire : ok c’était chiant, mais ça fera un bon article de blog.

Pourtant, comme beaucoup d’humoristes et d’auteurs de comédies, je préfèrerais que la plupart des situations que je dénonce ne se produisent plus. Plus de précarité, plus d’arnaques, plus d’histoires d’amour foireuses, plus de chômage, de sexisme, de racisme, de discrimination, d’exploitation, etc.

Je rêve de rire en comptant le nombre de livres que j’ai réussi à écrire ; le nombre de rôles que j’ai décrochés. Je rêve de m’esclaffer en admirant le solde de mon CCP comme l’Oncle Picsou ses pièces d’or. Je rêve de me pâmer en dégustant les bons petits plats concoctés par mon bien-aimé, etc. En somme, je préfèrerais rire de joie plutôt que de l’absurdité de la vie. Si j’y parviens, je tâcherai de vous dire non pas comment rire de vos galères mais comment trouver le bonheur. En attendant :

2019, c’est parti !

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