J’écris donc je suis… mais qui ?

J’ai dû commencer à me demander qui j’étais en arrivant en sixième. Un jour, des copains se sont moqués de moi parce que je me tenais trop droite pour manger. Je n’avais jamais remarqué cette particularité. Mais comme j’avais à cœur de m’intégrer, j’ai travaillé une posture plus décontractée. Puis j’ai délaissé mes vêtements de gamine bien élevée pour l’uniforme jean-baskets-sac US. Puis j’ai appris à dire « putain » à la place de toutes les virgules, habitude dont j’ai mis des années à me défaire…

Mais au fait, j’étais qui ?

Par la suite, j’ai testé divers looks du plus décontracté au plus chic. Aucun ne me satisfaisait vraiment mais, une chose est sûre, chacun donnait de moi une image différente. Pas toujours flatteuse, il faut bien le reconnaître. Belle idiote si je jouais sur ma féminité, intello coincée si j’optais pour un look plus sage. Je désespérais de trouver mon style, mais comment savoir comment s’habiller quand on ne sait pas qui l’on est ?

Je pensais que le théâtre me permettrait d’avancer dans ma quête d’identité. De fait, au Cours Florent j’ai découvert que je préférais jouer Feydeau plutôt que Racine, Victor Hugo ou Shakespeare plutôt que Tchekhov. Lors des ateliers de troisième année j’ai mis en scène la pièce de Jean-Claude Brisville adaptée des « Liaisons dangereuses », dans laquelle je jouais la Marquise de Merteuil. L’examinateur m’a trouvée « merveilleusement distribuée ». J’étais flattée, mais… que devais-je en conclure ??

Ma quête d’identité s’est compliquée quand j’ai commencé à travailler en tant que comédienne. Étant inconnue au bataillon, j’ai été castée sur mon physique de rousse à cheveux longs à la mine plutôt gentille. Moi qui me voyais comme une femme moderne, je me suis mise à enchaîner les films d’époque. Moi qui me voyais plutôt bobo cool, j’ai été appelée pour jouer les nobles hautaines, les bourgeoises pincées, les femmes de chambre serviles… Dernièrement, une directrice de casting m’a fait passer un essai pour un rôle de flic et cette proposition – merci Nathalie – m’a emballée !

Le déclic de l’écriture

Cette frustration de ne pouvoir m’exprimer m’a sans doute poussée à écrire des histoires. Enfin un domaine où je pourrais dire ce que je veux, comme je veux. Être moi en somme. J’avais hâte de montrer qui j’étais !

Pourtant le jour où j’ai eu dans les mains le premier tome de La rousse qui croyait au père Noël, ma première réflexion a été :

  • Mais pourquoi j’ai écrit ce truc ?!

Je ne sais pas ce que je pensais produire en tant qu’auteur, mais sûrement pas cette histoire ni de cette façon. D’abord, c’était beaucoup trop intime. J’avais même écrit une scène de sexe ! Et puis je ne me voyais pas accoucher d’une comédie. Bref ce bouquin, ce n’était pas moi du tout. C’est pourquoi j’ai publié la première version de façon anonyme.

L’auteur est un être multiple

Aujourd’hui, j’ai plusieurs projets achevés ou en cours d’écriture et j’ai toujours autant de mal à trouver une cohérence. Côté courts-métrages, j’ai deux comédies, une dystopie, un film plutôt d’aventure. Côté longs-métrages : une enquête policière et un film fantastique. Au niveau des thèmes, j’aborde le suicide alors que je n’ai pas de raison personnelle de le faire ; j’ai une histoire qui met en scène une dizaine d’enfants alors que je n’en ai pas moi-même. D’autres sujets comme les relations amoureuses ou la critique de la société occidentale sont plus compréhensibles.

Au final, je ne sais pas pourquoi j’investis mon temps et mon énergie dans une histoire ou une autre. Elles ont des origines, des genres et des tons différents. Ces projets ont pourtant des points communs :

  • la plupart des personnages ont une éthique, une volonté d’intégrité ;
  • tous les projets contiennent une part d’humour et d’optimisme ;
  • aucun ne comporte de violence physique ;
  • ils ont tous un genre de « morale », apportent mon point de vue sur le parcours des personnages.

On peut aimer la personne et pas l’artiste

Je suis toujours étonnée du fossé qui peut exister entre la personne que l’on croit connaître et ses créations. Chaque fois qu’un copain montre un projet personnel, il livre un aspect caché de son identité. C’est toujours surprenant, passionnant, touchant, parfois déstabilisant. Il m’est arrivé de raser les murs en sortant d’une représentation théâtrale que je n’avais pas du tout aimée… parce que j’étais invitée par l’auteur.

Beaucoup de personnes sont capables de féliciter chaleureusement un pote pour son travail alors même qu’elles l’ont trouvé nul. J’admire cette capacité des uns à mentir comme des arracheurs de dents et de l’autre à faire semblant de les croire, mais je n’arrive pas à jouer ce rôle de femme du monde. Rien à faire.

Avec le temps, j’ai réalisé qu’un artiste avait de multiples facettes. J’avais détesté la pièce de cet auteur, mais j’ai beaucoup aimé certains de ses films. Ces créations étaient très différentes à la fois sur le fond et la forme. Qui est-il lui ? Je n’en sais rien. Mais je sais que j’aime bien la personne qu’il est. Alors je continue de suivre son travail.

On est ce que l’on fait

Au fond, qui est qui ? Personne ne le sait. Nous ne voyons généralement que le masque social des gens, ce qu’ils choisissent de montrer pour se faire accepter du groupe. Mais quand quelqu’un décide de s’exprimer sincèrement, sous quelque forme que ce soit, nous découvrons une petite partie de son vrai visage.

En écrivant mon premier livre, j’ai compris qu’un auteur est le premier à se découvrir au fil de ses créations. Quelque chose se construit en lui, grandit, se déploie. J’ai aussi compris que si je n’avais pas pris le risque de m’exprimer – et de montrer mon travail via l’autoédition – je n’aurais rien su de cette graine de personne qui somnolait en moi. Assister à la croissance d’un enfant – aventure que je ne vivrai pas – est sans doute passionnant. Mais assister à sa propre croissance est aussi une aventure extraordinaire, enthousiasmante.

Alors chers lecteurs je vous encourage à empoigner vos claviers, vos stylos, vos pinceaux, vos caméras et à rencontrer votre vrai Moi. Pas celui que vous montrez à la galerie dès que vous sortez de chez vous, non. Celui qui se tourne les pouces dans un coin de votre cervelle en attendant que vous vous intéressiez à ce qu’il a à dire. Vous risquez d’être surpris. Mais si vous ne le faites pas, vous allez passer à côté de la plus belle rencontre de votre vie.

 

Profitez donc des vacances d’été pour prendre de bonnes résolutions. De mon côté, je mets le blog en pause pour consacrer les semaines qui viennent au deuxième tome de La rousse qui croyait au père Noël !

4 Commentaires

  1. c’est joliment traduit et fine analyse, merci de ta sincérité et nous laisser entrer dans tes réflexions intimes d’auteure avisée, toujours un plaisir de te lire !! je te souhaite un bel été créatif et soumis à la suite de « la rousse … » pour notre plus grand plaisir 🙂

  2. Hello, Suzanne, analyse intéressante du travail de création. Une amie de très longue date m’a dit, après avoir lu un de mes romans : « Je ne pensais pas que tu étais aussi tordue. » J’aurais pu lui répondre que moi non plus, je ne le savais pas. Mais que c’est bon de se surprendre, n’est-ce pas ? C’est tout un travail d’accepter de créer ce que l’on créé, de le montrer au risque d’être jugée ou cataloguée, surtout si l’on parle de sexe de manière un peu cru sans forcément tomber dans la pornographie. Mine de rien, écrire, pour une femme, ça peut vite avoir des airs d’acte subversif. En tout cas, pour moi, c’est libérateur.

    • Salut Sandra, merci de ton commentaire qui apporte de l’eau à mon moulin. Les réactions de nos amis devant notre travail nous en apprennent aussi beaucoup sur la façon – souvent fausse ou partielle – dont ils nous perçoivent. Et tu as raison, les artistes prennent des risques non négligeables en montrant leurs créations au public. Ceci dit, quel serait l’intérêt de nous casser la tête à ce point sur nos textes si nous ne le faisions pas ??

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