1200 jours chez les pauvres

Mon équilibre financier était déjà précaire depuis plusieurs années quand je me suis retrouvée au RSA.  Étant diplômée Bac+5, je ne pensais pas que ça m’arriverait un jour. Mais la vie d’artiste réserve parfois quelques surprises… Très rapidement, j’ai dû demander à ma famille de m’aider à boucler mes fins de mois. Son soutien a été sans faille, mais perdre mon autonomie financière a été difficile à vivre. Mon moral a subitement dégringolé. Il a eu du mal à remonter pendant plus de trois ans.

Être « pauvre », ça fait quoi ?

Cette période m’a pourtant beaucoup appris. J’entendais souvent les médias parler des « pauvres », mais ce mot n’avait pas de réalité pour moi. Jusqu’ici je n’avais manqué de rien. Ça changeait quoi d’être pauvre ? Voici une partie de ce qui a changé à partir du moment où j’ai manqué d’argent :

  • pour économiser les tickets de métro j’ai limité mes déplacements au strict nécessaire, c’est-à-dire aux trajets professionnels ;
  • j’ai cessé d’acheter des livres (sauf ebooks indés à un euro max), d’aller au cinéma, au théâtre ou à n’importe quel autre événement culturel ;
  • j’ai renoncé à suivre les avancées technologiques, à changer mon ordinateur ;
  • j’ai arrêté d’acheter vêtements et chaussures ; ma garde-robe s’est progressivement usée et démodée ;
  • j’ai prié tous les jours pour que mon lave-linge, mon four, ma télé, mon smartphone, mon ordinateur et mon imprimante ne me lâchent pas. Je n’ai pas toujours eu gain de cause ;
  • j’ai mangé moins frais, moins bon ;
  • j’ai repoussé le remplacement de mon matelas ;
  • j’ai différé le changement de mes lunettes ;
  • j’ai souffert de fréquentes insomnies ;
  • j’ai perdu sept à huit kilos ;
  • etc.

Ma famille m’aurait sans doute aidée davantage si je l’avais demandé. Mais j’avais à cœur de faire le maximum pour limiter mes dépenses et demander chaque mois le moins d’argent possible. Et puis, les sommes nécessaires au maintien dans mon logement – va déménager avec le RSA… – étaient loin d’être négligeables. Or, il n’y a aucun gagnant de l’EuroMillions dans mon entourage.

Un radin est peut-être un ex-pauvre

Je ne suis plus au RSA depuis quelques mois, mais ce n’est pas pour autant que je suis devenue riche. Car rester pauvre trop longtemps finit par coûter cher. Comme je viens de le dire, j’ai dû reporter de nombreux achats. Avant de penser à prendre des pots avec les copains, à me payer un livre, une place de spectacle ou encore un restaurant, il faudra consacrer mes petits excédents de trésorerie à :

  • changer mon ordinateur et tous mes logiciels professionnels. Au bout de dix ans, le premier pédale aussi vite qu’un tricycle et les applications plantent les unes après les autres ;
  • changer mon lit avant que mon dos ne se mette définitivement en grève, ce qui coûterait bien plus cher à la Sécu ;
  • changer mes lunettes avant que je ne sois obligée de regarder les séries américaines en VF ;
  • renouveler ma garde-robe, qui nuit gravement à mon standing ;
  • renouveler mes produits de soin avant de ruiner tous les efforts que je fais depuis vingt ans pour en paraître dix de moins…

Bref même si je ne suis plus pauvre, je risque de paraître radin et asociale pendant encore quelque temps.

Certaines personnes croient que les pauvres sont nécessairement illettrés, incapables, feignants, négligés, qu’ils ne savent pas gérer leurs revenus et j’en passe. C’est faux. Les pauvres sont des Français comme les autres. Seule différence : ils n’ont pas assez d’argent pour s’offrir l’indispensable superflu qui ferait d’eux des citoyens bien intégrés à la société.

Quant t’es (un peu) pauvre, t’as besoin de quoi ?

Une personne qui traverse une passe difficile a évidemment besoin d’argent pour se loger, se nourrir, se déplacer, payer internet, le téléphone, le chauffage, etc. Mais il y a au moins aussi important.

Quand on est pauvre, le plus important c’est de ne pas être considéré comme tel. Malgré mon niveau d’études et ce que j’ai pu réussir dans le passé, je ne me suis jamais sentie aussi dévalorisée que durant ces trois années. Dans mon propre regard d’une part, mais aussi dans celui des autres. Ce fut le plus dur à vivre. C’est pourquoi j’ai caché cette situation à un maximum de gens.

Hormis ceux qui m’ont soutenue financièrement, qui m’a le plus aidée au cours des trois dernières années ? Les personnes, lecteurs, blogueurs, professionnels du spectacle qui m’ont félicitée pour mon travail : un rôle, un casting, un de mes livres, mon blog. C’est-à-dire ce que je faisais pour m’en sortir.

Quant t’es pauvre, de quoi n’as-tu pas besoin du tout ?

Je suis pour le moins contrariée – gros euphémisme – quand je vois que certains élus envisagent de :

  1. fliquer les chômeurs ;
  2. les obliger à prendre des emplois qu’ils n’ont pas choisis ;
  3. leur supprimer les allocations en cas de refus.

Les chômeurs ont assez de problèmes à gérer. Ils n’ont pas besoin de se battre contre Pôle emploi, institution censée les aider. Il est infantilisant et abusif d’obliger les chômeurs de longue durée à abandonner la maîtrise de leur vie professionnelle à une autre personne, quelles que soient les qualifications de cette dernière.

Si ma conseillère Pôle emploi m’avait obligée à animer des goûters d’anniversaire ou à donner des cours de théâtre à des mômes survoltés, estimant que ces offres pouvaient raisonnablement convenir à une comédienne, elle m’aurait achevée. Au lieu de cela elle m’a écoutée, s’est sympathiquement extasiée devant l’exemplaire de « La rousse qui croyait au père Noël » que j’avais apporté, m’a demandé ce que JE voulais faire et de quoi j’avais besoin pour avancer dans MES projets. Puis elle s’est mobilisée pour m’obtenir une formation en écriture de scénario.

Comment réduire la pauvreté ?

Tout le monde s’inquiète de la pauvreté, des chiffres du chômage et c’est légitime. Mais quand on est pauvre, déprimé, souvent isolé, on n’a pas besoin que les autres – avec les meilleures intentions du monde – décident à notre place. On a surtout besoin qu’ils nous regardent avec bienveillance. Qu’ils valorisent ce que l’on fait, même si c’est modeste. Qu’ils croient en nous.

Quand un « pauvre » croit à nouveau en lui, il est en mesure de se projeter dans l’avenir. Même s’il a très peu d’argent, il ne se sent plus « pauvre ». Juste temporairement fauché : c’est très différent.

 

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5 Commentaires

  1. Retour PingJ'assume pas mes cheveux blancs et je l'assume — Le blog de Suzanne

  2. Bravo Suzanne, c’est très touchant et très juste.
    Heureusement pour les livres il y a les bibliothèques gratuites ; -)
    Bises

    • Merci de ton petit mot Vanessa. Il est vrai que la bibliothèque est une invention bien utile. Comme mes livres ne sont pas disponibles en bibliothèque, je fais jusqu’à dimanche 4 juin une promotion gratuite sur l’ebook de « Amour, les 10 commandements ! » afin que les fauchés puissent aussi le lire 🙂 A une prochaine fois !

  3. Bonjour, Suzanne, superbe article qui casse les idées reçues sur les allocataires du RSA et la pauvreté. Je te dirai, un jour, en MP à quel point il me touche. Bonne continuation. Sandra

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